Compte-rendu de la rencontre « C’est comment les idea stores ? »

Les Idea stores sont des équipements culturels londoniens qui réunissent à la fois les services d’une bibliothèque et une offre de cours municipaux pour adultes. Certains bibliothécaires français ont eu l’occasion de visiter ces établissements (qui ont beaucoup fait parler d’eux lors de leur création au début des années 2000) mais rares sont ceux qui ont pu observer de l’intérieur leur fonctionnement. Lola Mortain a eu cette chance. Grâce au programme Leonard qui envoie des fonctionnaires en observation dans des villes européennes, Lola a passé deux mois en immersion chez nos collègues britanniques. Elle a relaté son expérience dans un blog passionnant et lors d’une rencontre doc@paris qui s’est déroulée le 8 avril dernier. Le compte-rendu qui suit a été rédigé à cette occasion par Christelle Lamy.

Le contexte administratif et social

Lola travaille à la bibliothèque Václav Havel située dans le 18e arrondissement de Paris, un quartier en mutation où règne une forte mixité sociale. Les Idea Stores sont installés dans le borough de Tower Hamlets, un quartier très populaire qui présente beaucoup de similitudes avec le 18e. Le premier Idea store est inauguré en 2002 suite à une vaste enquête de public. Pour répondre au mieux aux attentes de la population,  les 5 Idea stores actuels sont ouverts 70 heures par semaines et ils sont toujours situés près d’un centre commercial ou d’une station de métro. Aujourd’hui, ce nouveau modèle d’établissement fait face à des difficultés budgétaires et il a vieillit par certains aspects : le parc informatique est très désuet par exemple. Mais l’innovation numérique n’est de toute façon pas l’objectif numéro 1 des Idea Stores, qui sont avant tout des lieux d’éducation populaire et d’accès à la lecture.

l'Idea store de Whitechapel (source)

L’Idea store de Whitechapel (source : Two months in London)

Le personnel et l’accueil du public

Les conditions de travail dans un Idea store ne sont pas si éloignées de ce que nous connaissons en France. Les agents travaillent en moyenne 35 heures par semaine, ils bénéficient de 8 semaines de congés payés mais ils peuvent travailler jusqu’à 7 jours d’affilée, les établissements étant ouverts le samedi et le dimanche. Dans les équipes, les responsabilités sont tournantes. Tout le monde est amené à animer des heures du conte ou à occuper des fonctions d’encadrement. Les Idea stores accueillent également de nombreux bénévoles qui assurent des missions complémentaires de celles des bibliothécaires : ateliers de conversation, aide aux devoirs, animation de défis de lecture… Le bénévolat est encadré par un contrat à l’issue duquel un diplôme est délivré (ce qui peut être valorisé sur un CV).

L’organisation du travail est entièrement tournée vers le service public. Les postes professionnels en salle de lecture prennent la forme de bureaux-placards qui sont facilement escamotables. L’usager n’est donc jamais face à une banque d’accueil vide. La nationalité britannique n’est pas nécessaire pour être recruté. L’objectif est que le personnel soit mixte et à l’image du quartier, pour couper toute distance entre les bibliothécaires et les usagers.

Le mobilier d'accueil escamotable

Le mobilier d’accueil escamotable (source : Two months in London)

Les clubs et les animations

On se situe dans un modèle de société bien différent de la France : le fait que les agents ou le public parlent en bengali ne pose pas de problème par exemple. Il y a des salles de prière où les agents peuvent se rendre durant leurs heures de travail.  Le port de signes religieux est commun et accepté. Des animations consacrées à l’Aïd ou à Noël sont organisées.

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Les questionnaires de satisfaction que le public est invité à remplir abordent des questions tabous chez nous, comme l’origine ethnique, la religion ou l’orientation sexuelle.

Le Story Time, l’équivalent de notre heure du conte, a lieu chaque matin dans tous les établissements du réseau. Il y a peu de crèches en Grande-Bretagne et ce rendez-vous rencontre un franc succès.  Beaucoup d’animations sont consacrées au livre, comme les clubs de lecture pour ados, ou le « défi de l’été » qui consiste à lire six à dix livres au cours des vacances. Des séances de lecture collective à voix haute sont proposées aux adultes. Les clubs seniors, qui permettent de se rencontrer, de répondre à des quizz ou de visionner des films, fonctionnent bien. Il existe même un club senior bengali animé par des agents bengalophones.

Les cours et les permanences

En 2009, l’organigramme du réseau a été refondu. Une seule personne est désormais responsable à la fois des bibliothèques et des cours municipaux, mais il aura fallu plusieurs années pour arriver à ce degré d’intégration. La « collocation« , c’est-à-dire le fait de réunir dans un même lieu une bibliothèque, des cours municipaux et des services sociaux permet aux personnes qui ne seraient pas venues à la bibliothèque spontanément de découvrir qu’il s’agit d’un lieu ressource : 62% des bénéficiaires des cours sont également inscrits à la bibliothèque.

Au début de chaque cycle de formation, les collections sont présentées aux personnes inscrites. Les bibliothécaires ne dispensent pas les cours eux-mêmes mais ils s’occupent de leur organisation. Les cours sont axés sur l’inclusion sociale et professionnelle (cours d’anglais, formations informatiques, recherche d’emploi) mais aussi sur le bien-être et les loisirs (photo, fitness, poterie…). Certains cours s’adressent à des populations spécifiques (gens du voyage, femmes incarcérées, étrangers…). Tower Hamlets est aussi un quartier d’affaires et des cours de langue étrangère sont proposés aux employés des entreprises avoisinantes.

Les permanences sont un autre type de service qui permet d’obtenir des informations dans toutes sortes de domaines : violences conjugales, tabagisme, création d’entreprise… On peut même faire mesurer sa pression artérielle !

Prenez votre tension ! (source)

Prenez votre tension ! (source : Two months in London)

Et les collections ?…

Le circuit du document est totalement externalisé : il y a un seul acquéreur pour tout le réseau et les agents découvrent les documents au moment de leur réception. Les livres ne sont pas cotés pour ne pas s’embarrasser d’un système de classification compliqué et pour inciter les bibliothécaires à se familiariser avec les ouvrages au moment du rangement. Certains rayons peuvent paraître étonnants d’un point de vue français, comme celui qui est consacré aux histoires d’animaux domestiques : « Pet stories » ! Malgré le caractère atypique des Idea stores, le livre reste au cœur du projet d’établissement. Les enfants, qui sont nombreux à fréquenter la bibliothèque, n’ont pas le droit d’accéder aux ordinateurs avant 17h00. La politique documentaire a un unique objectif : faire en sorte que les documents soient consultés et empruntés.

Peut-on s’inspirer des Idea Stores ?

Le modèle des Idea Stores n’est pas aisé à reproduire en France car il s’inscrit dans un contexte politique, culturel et professionnel très spécifique, mais il est possible de grappiller quelques idées. Après être rentrée de Londres, Lola a ainsi organisé des séances de lecture à voix haute dans le cadre de « la parlotte », des ateliers de conversation destinés aux non francophones qui ont lieu tous les mardis. La piste des permanences (juridiques, administratives, sociales…) semble également intéressante à creuser car elle rencontre un très grand succès et permet de toucher un public plus large que des guichets administratifs et des points d’informations situés dans des lieux plus spécialisés et plus intimidants qu’une bibliothèque.

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Lola Mortain nous parle des Idea stores

Le support de la rencontre  :

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3 commentaires

  1. Bonjour,
    Merci pour cette présentation, c’est très intéressant d’avoir une vue de l’intérieur de ce modèle dont on nous parle tant ! Pour ce qui est des questionnaires sur l’origine, la religion, etc, non seulement c’est tabou en France mais surtout illégal. Ils ont l’air d’avoir un rapport différent du nôtre à l’altérité et au vivre-ensemble, peut-être plus serein …
    Sur un autre sujet, auriez-vous svp des infos ou un lien sur le programme Léonard, je ne trouve rien d’officiel à ce propos ? Merci d’avance !

    J'aime

    1. Bonjour, c’est un programme de la Ville de Paris, qui a choisi de poursuivre pour ses agents un programme européen, Leonardo, arrêté il y a deux ou trois ans. Leonard est donc réservé aux agents de la Ville de Paris… Par an, une dizaine de personnes sont envoyées dans des villes européennes pour 2 mois, sur des thématiques de leur choix, en rapport avec les grands axes de la mandature.

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      1. Bonjour,

        Merci pour votre réponse, je suis du mauvais côté du périph, dommage ! En tout cas merci d’avoir partagé votre expérience dans votre blog.

        Aimé par 1 personne

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